LA PLACE DU PANTHÉON … au fil du temps

 

Pendant plus d’un millénaire, il y eut au sommet de cette colline un sanctuaire où l’on vénérait la mémoire de sainte Geneviève.

LE CHOIX DE CLOVIS

Clovis le Mérovingien, roi des Francs en 481, fut converti au christianisme par sa femme Clotilde, soutenue par Geneviève.

En 496, Clovis dans le but d’accroitre son territoire, combat les Alamans en Germanie, les dieux païens semblent l’abandonner. Clovis invoque le dieu de Clothilde, qui lui donne la victoire à Tolbiac (près de Cologne). A la Noël de la même année, il est baptisé à Reims par saint Rémi, avec trois mille de ses soldats. Dès lors, tous les rois jusqu’à Charles X, y seront couronnés, à l’exception d’Henri IV, sacré à Chartres.

En 508, après sa victoire à Vouillé (près de Poitiers), soucieux d’embellir sa capitale Lutecia parisiorum et d’affirmer sa foi chrétienne récemment acquise, il fait construire une basilique, sous le vocable des apôtres Pierre et Paul. Elle recevra le tombeau de sainte Geneviève en 502 (?), celui de Clovis en 511, ainsi que celui de Clotilde en 545.

« Venant du Palais des Thermes, du mont Leucotitius, sur son destrier, Clovis avait lancé sa francisque dont le point de chute marqua l’emplacement de la future basilique ». D’après Histoire des Francs de Grégoire de Tours VIe siècle.

A cet endroit les génovéfains fondent une abbaye, ils y accueillent les pèlerins venus en foule vénérer la châsse de sainte Geneviève.

Au IXe siècle, l’abbaye est saccagée par les Normands puis reconstruite au XIIe siècle.

Sainte Geneviève, patronne de Paris, et Clovis, fondateur de la monarchie française, réalisent l’unité chrétienne de la toute jeune France, premier état chrétien d’Occident.

 

LE VŒU DE LOUIS XV

Cette place prit le nom de Sainte-Geneviève, lors de la construction de la nouvelle église.

En 1744, Louis XV le « Bien-Aimé » quitte Versailles pour l’Alsace, envahie lors de la guerre de succession d’Autriche. A Metz, il tombe gravement malade. Guéri par l’entremise, dit-on, de sainte Geneviève, il fait vœu de reconstruire la vieille abbatiale délabrée.

Pour accomplir son vœu, trois éléments sont nécessaires : un terrain, des moyens financiers et un architecte.

  • Le terrain est pris sur la partie ouest du jardin de la vieille abbaye (cf. Annexe 1), au sommet de la Montagne Sainte-Geneviève, point culminant du quartier.
  • Le financement des travaux est assuré par la Loterie Royale dont on taxera les billets : une idée de Casanova, tout juste évadé de Venise, où existait déjà ce genre de loterie. Il la créa à Versailles pour la construction, entre autres, de l’Ecole Militaire.
  • L’architecte Jacques-Germain Soufflot (cf. Annexe 2) est choisi, au grand dam d’Ange-Jacques Gabriel, le premier architecte du roi, suite à une volonté de réformer le mécénat royal, sous l'égide de Madame de Pompadour

 

SOUFFLOT ET SON ŒUVRE

Jacques-Germain Soufflot naît en 1713 à Irancy, près d’Auxerre. A 19 ans, passionné d’architecture, il part en Italie où il reste cinq ans à l’Académie de France à Rome.

A Lyon, de 1738 à 1749, sous la protection du duc de Villeroy, il est admis à l’Académie des Beaux-arts. Il fait ses armes en réalisant d’importants édifices pour l’élite lyonnaise.

A la demande de Madame de Pompadour, il accompagne le frère de celle-ci, le marquis de Marigny, dans son grand tour d’Italie de 1749 à 1751. Son éducation artistique sera faite par celui qui deviendra le Directeur des bâtiments du Roi et son protecteur. Soufflot revient d’Italie, très impressionné par les œuvres antiques, les réalisations de Palladio et les fameux dômes italiens.

En 1755, de retour à Paris, il présente les plans de la nouvelle église, acceptés en 1757.

Le chantier commence, mais la nature du sol, miné par des carrières et de nombreux puits d’argile (25 mètres), preuves de l’occupation dense du quartier à la période gallo-romaine, oblige d’importantes fondations qui vont durer dix ans.

Ce n’est que le 6 septembre 1764 que Louis XV pose la première pierre.

Un tableau de Pierre-Antoine Demachy, une immense toile peinte en trompe-l’œil, simule le portique, semblable à celui d’un temple grec (cf. Annexe 3).

Mais Louis XV n’est plus le « Bien-Aimé », peu de personnes assistent à la cérémonie. Cinq mois avant, Madame de Pompadour était décédée, son frère en portait le deuil.

Le roi fut acclamé seulement par les élèves du pauvre collège de Montaigu, consignés ce jour-là avec un repas « gras ».

Soufflot avait eu le temps d’améliorer son projet. Après cinq versions, il aboutit au dessin définitif du temple néoclassique, surmonté d’un immense dôme de pierre, à colonnades circulaires. Le gothique était contraire aux goûts de l’époque. Les travaux avancent régulièrement, la crypte et les murs atteignent les corniches en 1769.

En 1774, Guillaume II Coustou réalise le premier fronton (cf. Annexe 4) représentant « l’Adoration de la Croix ». En cette même année, Louis XV meurt, le chantier s’interrompt.

En 1779 Louis XVI et Marie-Antoinette visitent les lieux avec Soufflot, ils sont convaincus que les travaux doivent reprendre.

Soufflot innove en utilisant des armatures métalliques prises dans la maçonnerie pour en renforcer la structure.

Défi technique et esthétique, son audacieuse élévation avec le grand dôme (17 000 tonnes) est incomprise. Elle suscite autant d’éloges que de critiques. Divers tassements dans les maçonneries font penser, à tort, que le monument va s’écrouler. Une polémique se développe, occasionnant des cabales d’architectes jaloux ou soupçonneux.

Attaqué par ses détracteurs, épuisé, Soufflot meurt en août 1780 au Louvre, dans les bras de son ami l’abbé de l’Epée, sans avoir terminé son œuvre.

Finalement, les architectes Maximilien Brébion et Jean-Baptiste Rondelet, collaborateurs de Soufflot, ainsi que son neveu dit « Soufflot le romain » posent le dôme et achèvent le monument en 1790. Les piliers tenant le dôme sont renforcés.

Le décor sculpté tout juste terminé, la Révolution investit le monument.

Les révolutionnaires profanent le tombeau de sainte Geneviève dont la châsse est fondue à la Monnaie, les reliques brûlées en place de Grève et les cendres jetées en Seine.

 

SAINTE-GENEVIÈVE DEVIENT PANTHÉON

En 1791, l’Assemblée Constituante supprime les ordres religieux. Elle décrète que l’église Sainte-Geneviève (cf. Annexe 5) soit transformée en Panthéon, « Temple de la Nation », en référence au Panthéon de Rome.

La célèbre formule « Aux grands hommes la Patrie reconnaissante », due au marquis de Pastoret, figurera sur l’entablement. L’architecte Quatremère de Quincy va métamorphoser l’église en nécropole, en faisant disparaître tous les symboles religieux. Il rase les deux clochers, 39 baies et les portails latéraux sont murés, anéantissant ainsi l’esthétique lumineuse voulue par Soufflot.

Le sculpteur Jean-Guillaume Moitte modifie le fronton (cf. Annexe 6) : la Patrie couronne les vertus civiques et héroïques, la Liberté écrase le despotisme et la superstition. Le lanterneau et la croix du dôme sont supprimés. Le projet de les remplacer par une grande Renommée de bronze, trop lourde, n’aboutira pas.

La place devient « Place du Panthéon français ».

En 1803, la châsse de Sainte-Geneviève, reconstituée, est déposée à Notre Dame.

En 1806, Napoléon, après la signature avec le Vatican d’un concordat, rend la partie haute du monument au culte catholique et la crypte devient nécropole pour les éminents serviteurs de l’Empire. Le fronton jugé trop révolutionnaire restera voilé pendant 10 ans.

En 1811, le peintre Antoine Gros peint « L’apothéose de sainte Geneviève » sous la coupole du dôme … modifiée à chaque revirement politique.

En 1814, à la Restauration, Louis XVIII décide que le Panthéon redevienne l’église Sainte-Geneviève. La décoration révolutionnaire et impériale est « bûchée ».

L’architecte Louis-Pierre Baltard (père de Victor), avec le sculpteur Edmé Gaulle, réalisent un nouveau fronton s’inspirant de celui de Coustou, avec une grande croix aux rayons fulgurants (cf. Annexe7). En 1822, l’église Sainte-Geneviève est enfin consacrée.

En 1829, Soufflot est inhumé dans la crypte.

En 1830, sous la Monarchie de Juillet, Louis-Philippe désacralise Sainte-Geneviève qui redevient Panthéon, « Temple de la gloire ». Un nouveau fronton est commandé à David d’Angers, fervent républicain (cf. Annexes 8 & 9). Après de nombreuses controverses sur le choix des personnages, il est inauguré sept ans plus tard, sans cérémonie officielle.

L’architecte Baltard fournit les dessins de la grille de clôture, des deux candélabres monumentaux, du lanterneau, du grand escalier du perron, ainsi que celui des portes.

Le monument est ensuite délaissé, on ne sait qu’en faire. Le Panthéon est étrangement vide, en attente de panthéonisations.

1848-1852, IIe République. A la Révolution de juin 1848, le Panthéon « Temple de l’Humanité », quartier général des insurgés, souffrira des combats.

1851-1870, Second Empire. Napoléon III restaure le culte dans la « Basilique Nationale ». La devise disparaît, une croix dorée est installée sur le lanterneau, les portes de bronze portent le chiffre SG. En 1861, les reliques sont rapportées de Notre- Dame dans une magnifique châsse dorée, aujourd’hui à Saint-Etienne du Mont.

En 1851, Foucauld suspend son pendule au lanterneau.

IIIe République, 1870, l’année terrible du siège de Paris par les Prussiens. Les armes et les munitions sont entreposées dans la crypte. En 1871, les Communards prennent le Panthéon, le drapeau rouge remplace la croix, détruite. Le Panthéon échappe de justesse à une explosion. Dès 1872, après la Commune, commence une importante restauration.

 

LA FACULTÉ DE DROIT

Née au Moyen-Âge, cette faculté enseigne le droit canon (lois et règlements adoptés par les autorités catholiques), en vertu de l’interdiction du pape Honorius III d’étudier le droit civil (romain). Celui-ci sera autorisé en 1679 par Louis XIV en y ajoutant le droit français. Après une errance d’un siècle dans le quartier, grâce au doyen Trudaine, elle s’installe à l’emplacement du collège de Lisieux, fondé en 1336 et transféré en 1767 dans l’ancien collège de Dormans-Beauvais. En 1783, elle est inaugurée à son emplacement actuel dans un bâtiment construit par Soufflot.

Ce majestueux bâtiment est magnifié par l’ordre colossal des colonnes. Le médaillon représente Louis XV, nouveau fondateur de la Faculté. Sur la rue Soufflot, la façade a été prolongée dans le même style, lors d’un agrandissement fin du XIXe siècle.

 

 

LA BIBIOTHÈQUE SAINTE GENEVIÈVE

A l’emplacement du collège de Montaigu, de très mauvaise réputation, pour Rabelais c’est le « collège de pouillerie », cet édifice rationnel fut construit par l’architecte Henri Labrouste entre 1844 et 1850, en brisant la subtile harmonie voulue par Soufflot pour sa place. Le poète Théodore de Banville comparait le monument à une gare de chemin de fer. C’est le premier bâtiment spécifiquement destiné à l’accueil d’une bibliothèque, il fut inauguré en 1851.

La pesante façade cache une salle de lecture (cf. Annexe 11) réputée pour son architecture métallique. Labrouste a appliqué le « système aérien » qui a fait sa réputation en utilisant la fonte (matériau de la révolution industrielle) d’une façon décorative comme il l’a fait à la BNF. Il fut aussi le premier à introduire l’éclairage au gaz dans une composition architecturale.

Le contenu de cette bibliothèque est d’une grande richesse, formé de l’ancienne bibliothèque des Génovéfains, ainsi qu’une partie de leur cabinet de curiosités, grâce à la bienveillance du chanoine bibliothécaire Guy Pingré (1711-1796), astronome et géographe du roi.

Labrouste, pour animer la façade, fait graver 810 noms, classés chronologiquement, de Moïse à Berzélius, chimiste suédois. Seules huit femmes sont présentes dont les plus connues sont Sapho, Christine de Pisan, Madame de Sévigné et Madame de Staël ; la bibliothèque ne fut ouverte aux femmes qu’en 1898.

Par ailleurs Labrouste obtint le premier prix au concours de dessin pour le choix du tombeau de Napoléon en 1842. Le tombeau des Invalides fut réalisé par l’architecte Visconti.

 

LA MAIRIE DU Ve

Comme la Faculté de Droit, après une errance dans le quartier, elle est construite de 1846 à 1850, sous Louis-Philippe par l’architecte Victor Calliat ; Jacques-Ignace. Hittorff est chargé des aménagements intérieurs.

Par respect, l’édifice reprend le dessin qu’avait prévu Soufflot pour la Faculté de Théologie - projet abandonné à la Révolution. La copie est parfaite à l’exception de la fenêtre centrale qui porte les armes de la ville (1850).

En 1925-1927 la mairie est détruite, à l’exception de la façade derrière laquelle est construit, par l’architecte Patouillard-Demoriane, un bâtiment plus vaste inauguré en 1935. Le hall, le grand escalier et la salle des fêtes Art Déco sont classés
(cf. Annexe 10).

La place fut rectifiée en 1807 avec le percement de la rue Clovis et en 1844, lors de la construction de la mairie et de la bibliothèque.

 

 

ÉPILOGUE

Soufflot, architecte des Lumières, en s’inspirant de la pureté et de la magnificence de l’architecture grecque et de la légèreté des édifices gothiques, conçut un véritable ensemble urbain. Une place monumentale s’ordonnant autour de son chef-d’œuvre. Les façades concaves de la faculté et de la mairie en forment l’écrin.

Le Panthéon, repère prestigieux dans le ciel parisien, tiraillé entre le religieux et le laïc au gré des convulsions politiques, devient en 1885, lors de la panthéonisation de Victor Hugo, définitivement républicain, s’inscrivant parmi les symboles fondateurs de la République Française.

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Références bibliographiques nombreuses. Entre autres, « Histoire du Panthéon » de Maurice RICOLLEAU - Beauchesne (éditions), paru en 2019.

Texte de Michel Nardot, mis en page par Christiane Vavon, pour l’association
« La Montagne Sainte Geneviève et ses abords » - Journées du Patrimoine 2020.

 

Annexes: La place du panthéon au fil du temps