Complément à la conférence V. Hugo et le Luxembourg du jeudi 28 avril 2019

 

LE RHIN (1842-1845)

 

Lettre XIX

 

FEUER ! FEUER !

[Victor Hugo voit brûler l’hôtel voisin de son gasthaus  à Lorch (en fait, à Saint-Goar dans la nuit du 18 au 19 septembre 1840). Il tire de ses notes prises sur le vif une description à la fois pittoresque et dramatique, d’autant que l’incendie a fait une victime : un tonnelier est tombé d’une échelle. Le ton alerte de la lettre et l’attitude esthétisante semblent démentir ce que pourrait avoir de tragique « le spectre sanglant du paysage » entrevu dans les flammes et la fumée. Pour autant, le tragique nous étreint quand le paysage qui prend feu est celui que nous aimons,  celui qui nous exprime, celui dans lequel nous nous reconnaissons. Comme l’incendie de Notre-Dame, de « sa » Notre-Dame. L’émotion est trop forte pour qu’on puisse s’abandonner à un quelconque jugement de valeur.]

Maintenant voici comment une de mes nuits a été troublée à Lorch.

L’autre semaine, il pouvait être une heure du matin, tout le bourg dormait, j’écrivais dans ma chambre, lorsque tout à coup je m’aperçois que mon papier est devenu rouge sous ma plume. Je lève les yeux, je n’étais plus éclairé par ma lampe, mais par mes fenêtres. Mes deux fenêtres s’étaient changées en deux grandes tables d’opale rose à travers lesquelles se répandait autour de moi une réverbération étrange. Je les ouvre, je regarde. Une grosse voûte de flamme et de fumée se courbait à quelques toises au-dessus de ma tête avec un bruit effrayant. C’était tout simplement l’hôtel P— , le gasthaus voisin du mien, qui avait pris feu, et qui brûlait.

En un instant, l’auberge se réveille, tout le bourg est sur pied, le cri : Feuer ! feuer ! emplit le quai et les rues, le tocsin éclate. Moi je ferme mes croisées et j’ouvre ma porte. Autre spectacle. Le grand escalier de bois de mon gasthaus, touchant presque à la maison incendiée et éclairé par de larges fenêtres, semblait lui-même tout en feu ; et sur cet escalier, du haut en bas, se heurtait, se pressait et se foulait une cohue d’ombres surchargées de silhouettes bizarres. C’était toute l’auberge qui déménageait, l’un en caleçon, l’autre en chemise, les voyageurs avec leurs malles, les domestiques avec les meubles. Tous ces fuyards étaient encore à moitié endormis. Personne ne criait ni ne parlait. C’était le bruit d’une fourmilière.

Un horrible flamboiement remplissait les intervalles de toutes les têtes.

Quant à moi, car chacun pense à soi dans ces moments-là, j’ai fort peu de bagage, j’étais logé au premier, et je ne courais d’autre risque que d’être forcé de sortir de la maison par la fenêtre.

Cependant un orage était survenu, il pleuvait à verse. Comme il arrive toujours lorsqu’on se hâte, l’hôtel se vidait lentement ; et il y eut un instant d’affreuse confusion. Les uns voulaient entrer, les autres sortir ; les gros meubles descendaient lourdement des fenêtres, attachés à des cordes ; les matelas, les sacs de nuit et les paquets de linge tombaient du haut du toit sur le pavé ; les femmes s’épouvantaient, les enfants pleuraient ; les paysans, réveillés par le tocsin, accouraient de la montagne avec leurs grands chapeaux ruisselant d’eau et leurs seaux de cuir à la main. Le feu avait déjà gagné le grenier de la maison, et l’on se disait qu’il avait été mis exprès à l’auberge P — ; circonstance qui ajoute toujours un intérêt sombre et une sorte d’arrière-scène dramatique à un incendie.

Bientôt les pompes sont arrivées, les chaînes de travailleurs se sont formées ; et je suis monté dans le grenier, énorme enchevêtrement, à plusieurs étages, de charpentes pittoresques comme en recouvrent tous ces grands toits d’ardoise des bords du Rhin. Toute la charpente de la maison voisine brûlait dans une seule flamme. Cette immense pyramide de braise, surmontée d’un vaste panache rouge que secouait le vent de l’orage, se penchait avec des craquements sourds sur notre toit, déjà allumé et pétillant çà et là. La question était sérieuse ; si notre toit prenait feu, dix maisons à coup sûr, et peut-être, avec l’aide du vent, le tiers de la ville, brûlaient. La besogne a été rude. Il a fallu, sous les flammèches et les tourbillons d’étincelles, écorcer les ardoises d’une partie du toit et couper les pignons-girouettes des lucarnes. Les pompes étaient admirablement servies.

Des lucarnes du grenier je plongeais dans la fournaise et j’étais pour ainsi dire dans l’incendie même. C’est une effroyable et une admirable chose qu’un incendie vu à brûle-pourpoint. Je n’avais jamais eu ce spectacle ; — puisque j’y étais, — je l’ai accepté.

Au premier moment, quand on se voit comme enveloppé dans cette monstrueuse caverne de feu où tout flambe, reluit, pétille, crie, souffre, éclate et croule, on ne peut se défendre d’un mouvement d’anxiété, il semble que tout est perdu et que rien ne saura lutter contre cette force affreuse qu’on appelle le feu ; mais, dès que les pompes arrivent, on reprend courage.

On ne peut se figurer avec quelle rage l’eau attaque son ennemi. À peine la pompe, ce long serpent qu’on entend haleter en bas dans les ténèbres, a-t-elle passé au-dessus du mur sombre son cou effilé et fait étinceler dans la flamme sa fine tête de cuivre, qu’elle crache avec fureur un jet d’acier liquide sur l’épouvantable chimère à mille têtes. Le brasier, attaqué à l’improviste, hurle, se dresse, bondit effroyablement, ouvre d’horribles gueules pleines de rubis, et lèche de ses innombrables langues toutes les portes et toutes les fenêtres à la fois. La vapeur se mêle à la fumée ; des tourbillons blancs et des tourbillons noirs s’en vont à tous les souffles du vent, et se tordent et s’étreignent dans l’ombre sous les nuées. Le sifflement de l’eau répond au mugissement du feu. Rien n’est plus terrible et plus grand que cet ancien et éternel combat de l’hydre et du dragon.

La force de la colonne d’eau lancée par la pompe est prodigieuse. Les ardoises et les briques qu’elle touche se brisent et s’éparpillent comme des écailles. Quand la charpente enfin s’est écroulée, magnifique moment où le panache écarlate de l’incendie a été remplacé, au milieu d’un bruit terrible, par une immense et haute aigrette d’étincelles, une cheminée est restée debout sur la maison comme une espèce de petite tour de pierre. Un jet de pompe l’a jetée dans le gouffre.

Le Rhin, les villages, les montagnes, les ruines, tout le spectre sanglant du paysage reparaissant à cette lueur, se mêlaient à la fumée, aux flammes, au glas continuel du tocsin, au fracas des pans du mur s’abattant tout entiers, comme des pont-levis, aux coups sourds de la hache, au tumulte de l’orage et à la rumeur de la ville. Vraiment c’était hideux, mais c’était beau.

Si l’on regarde les détails de cette grande chose, rien de plus singulier. Dans l’intervalle d’un tourbillon de feu et d’un tourbillon de fumée, des têtes d’hommes surgissent au bout d’une échelle. On voit ces hommes inonder, en quelque sorte à bout portant, la flamme acharnée qui lutte et voltige et s’obstine sous le jet même de l’eau. Au milieu de cet affreux chaos, il y a des espèces de réduits silencieux où de petits incendies tranquilles pétillent doucement dans des coins comme un feu de veuve. Les croisées des chambres devenues inaccessibles s’ouvrent et se ferment au vent. De jolies flammes bleues frissonnent, aux pointes des poutres. De lourdes charpentes se détachent du bord du toit et restent suspendues à un clou, balancées par l’ouragan au-dessus de la rue et enveloppées d’une longue flamme. D’autres tombent dans l’étroit entre-deux des maisons et établissent là un pont de braise. Dans l’intérieur des appartements, les papiers parisiens à bordures prétentieuses disparaissent et reparaissent à travers des bouffées de cendre rouge. Il y avait au troisième étage un pauvre trumeau Louis XV, avec des arbres rocaille et des bergers de Gentil-Bernard, qui a lutté longtemps. Je le regardais avec admiration. Je n’ai jamais vu une églogue faire si bonne contenance. Enfin une grande flamme est entrée dans la chambre, a saisi l’infortuné paysage vert-céladon, et le villageois embrassant la villageoise, et Tircis cajolant Glycère s’en est allé en fumée. Comme pendant, un pauvre petit jardinet, affreusement arrosé de charbons ardents, brûlait au bas de la maison. Un jeune acacia, appuyé à un treillage embrasé, s’est obstiné à ne pas prendre feu et est resté intact pendant quatre heures, secouant sa jolie tête verte sous une pluie d’étincelles.

Ajoutez à cela quelques blondes et pâles anglaises demi-nues sous l’averse à côté de leurs valises à quelques pas de l’auberge, et tous les enfants du lieu riant aux éclats et battant des mains chaque fois qu’un jet de pompe se dispersait jusqu’à eux, et vous aurez une idée assez complète de l’incendie de l’hôtel P — , à Lorch.

Une maison qui brûle, ce n’est qu’une maison qui brûle ; mais le côté vraiment triste de la chose, c’est qu’un pauvre homme y a été tué.

Vers quatre heures du matin, on était ce qu’on appelle maître du feu ; le gasthaus P — , toit, plafonds, escaliers et planchers effondrés, flambait entre ses quatre murs, et nous avions réussi à sauver notre auberge.

Alors, et presque sans entr’acte, l’eau a succédé au feu. Une nuée de servantes, brossant, frottant, épongeant, essuyant, a envahi les chambres, et en moins d’une heure la maison a été lavée du haut en bas.

Chose remarquable, rien n’a été dérobé. Tous ces effets déménagés en hâte, sous la pluie, au milieu de la nuit, ont été religieusement rapportés par les très pauvres paysans de Lorch.

Au reste, ces accidents ne sont pas rares sur les bords du Rhin. Toute maison de bois contient un incendie, et ici les maisons de bois abondent. À Saint-Goar seulement, il y a en ce moment, à différentes places de la ville, quatre ou cinq masures faites par des incendies.

Le lendemain matin, je remarquais avec quelque surprise au rez-de-chaussée de la maison incendiée deux ou trois chambres fermées, parfaitement entières, au-dessus desquelles tout cet embrasement avait fait rage sans y rien déranger. Voici à ce propos une historiette qu’on raconte dans le pays. Je ne la garantis pas. — Il y a quelques années, un anglais arriva assez tard à une auberge de Braubach, soupa et coucha. Dans le milieu de la nuit, l’auberge prend feu. On entre en hâte dans la chambre de l’anglais. Il dormait. On le réveille. On lui explique la chose, et que le feu est au logis, et qu’il faut décamper sur-le-champ. — Au diable ! dit l’anglais, vous me réveillez pour cela ! Laissez-moi tranquille. Je suis fatigué et je ne me lèverai pas. Sont-ils fous de s’imaginer que je vais me mettre à courir les champs en chemise à minuit ! Je prétends dormir mes neuf heures tout à mon aise. Éteignez le feu si bon vous semble, je ne vous en empêche pas. Quant à moi, je suis bien dans mon lit, j’y reste. Bonne nuit, mes amis, à demain. -— Cela dit, il se recoucha. Il n’y eut aucun moyen de lui faire entendre raison, et, comme le feu gagnait, les gens se sauvèrent, après avoir refermé la porte sur l’anglais rendormi et ronflant. L’incendie fut terrible, on l’éteignit à grand’peine. Le lendemain matin, les hommes qui déblayaient les décombres arrivèrent à la chambre de l’anglais, ouvrirent la porte et trouvèrent le voyageur à demi éveillé, se frottant les yeux dans son lit, qui leur cria en bâillant dès qu’il les aperçut : — Pourriez-vous me dire s’il y a un tire-bottes dans cette maison ? — Il se leva, déjeuna très fort et repartit admirablement reposé et frais, au grand déplaisir des garçons du pays, lesquels comptaient bien faire avec la momie de l’anglais ce qu’on appelle dans la vallée du Rhin un bourgmestre sec, c’est-à-dire un mort parfaitement fumé et conservé qu’on montre pour quelques liards aux étrangers.

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En écho, trente ans plus tard…

 

Luxembourg - Vianden (1871)

14 juillet. — Ce soir, j’étais rentré me coucher à dix heures. Je dormais. On frappe violemment à ma porte. Je m’éveille. Je vois une grande clarté. Il semblait qu’il fît soleil dans ma chambre. Il était minuit. Je vais à la fenêtre. Je l’ouvre. Lueur immense sur la ville, sur la montagne et sur la ruine. Je me retourne, et je vois à deux cents pas de la maison comme un cratère en éruption. Dix maisons brûlaient. Toutes à toits de chaume. La ville s’éveillait avec un bruit de fourmilière effrayée. La rue était pleine de femmes fuyant et d’hommes arrivant. On sonnait le tocsin. Le vieil évêque de pierre qui est au milieu du pont était tout rouge.

Je me suis levé et habillé, et j’ai roulé dans un mouchoir le manuscrit de l’Année terrible. À ce moment, Mariette est arrivée. La brave fille avait peur, pour nous seulement, pour Jeanne, pour moi. Je suis allé à l’hôtel Koch portant mon manuscrit. Tout dans l’hôtel était terreur et ténèbres. Je suis entré dans le couloir d’en bas en courant. Tout à coup je me heurte et je tombe. On venait de descendre une malle qu’on avait roulée au bas de l’escalier sans prendre la peine de l’éclairer. La chute fut rude. Pourtant je n’ai eu que trois contusions, aux deux genoux et à la hanche.

Ces dames étaient réveillées. Alice se trouvait mal. Les enfants dormaient. On poussait dans la rue des cris d’épouvante : Feuer ! Feuer ! au feu ! au feu ! L’incendie était tout près, mais le vent portait à l’est, ce qui diminuait notre danger.

Je suis entré dans une des maisons qui brûlaient. J’ai offert ma chambre à une jeune femme effarée qui avait dans ses bras un enfant. Puis j’ai organisé la chaîne. J’ai fait mettre les femmes et enfants en file jusqu’à la rivière pour les seaux vides et les hommes en file en face pour les seaux pleins. Je me suis mis du côté des seaux pleins. J’ai fait la chaîne depuis minuit et demi jusqu’à 2 heures du matin. À un seau par seconde, il m’est passé plus de cinq mille seaux par les mains. L’incendie, effrayant pendant une heure, s’est peu à peu circonscrit. Il y avait peu de vent. À 2 heures il était à peu près éteint. Je suis allé me coucher. M. Pauly, bourgmestre, était absent, je l’ai suppléé de mon mieux.

En faisant la chaîne, un paysan à côté de moi me disait : — Monsieur, nous sommes un pays religieux. Ma mère m’a conté (en ce moment le curé doyen de Vianden passait) qu’à un grand incendie de quinze maisons, qu’il y a eu de son temps, le curé est arrivé, au moment le plus terrible, portant la Très Sainte Hostie. Il l’a présentée à l’incendie, qui s’est éteint subitement. — C’est beau, lui ai-je dit. Hé bien, voilà votre curé, voilà un incendie, il est menaçant, il faut l’éteindre, pourquoi ne pas aller chercher l’hostie ? — Il m’a répondu : J’aime mieux l’eau.

15 juillet. — Le bourgmestre, revenu ce matin, est venu déjeuner avec moi. Je lui ai conseillé d’ouvrir une souscription pour les pauvres incendiés, et je lui ai remis pour eux 300 francs.

16 juillet. — Excursion à La Rochette. J’ai tout revu avec émotion, le puits, les tours, la chapelle ; j’ai vu cela pour la première fois avec toi, mon Charles.

J’ai dessiné la ruine. 17 juillet. — Excursion à Bourscheid. Nous sommes allés, non par Brandebourg, comme en 1865, mais par Diekirch et la route haute. Vue admirable de la ruine du haut de la montagne environnante. Vieille forteresse féroce. Un burg. Tout le onzième siècle avec ses spectres qui sont maintenant des tours. J’ai dessiné la tour d’entrée où il y avait, en 1865, deux femmes, la mère et la fille, réfugiées là comme deux orfraies. Le nid est resté terrible. Les femmes n’y sont plus.

23 juillet. — Je visite presque tous les jours les maisons brûlées dans la nuit du 14 au 15. Intérieurs sinistres. La vie toute récente et la mort toute chaude. Il n’y a plus de toits aux maisons ni de plafonds aux chambres. Des tas de cendres aux rez-de-chaussées, épais de deux ou trois pieds, résument toute la maison. Les portes et les fenêtres, qui ont été des vomitoires de flammes, sont calcinées. Dans des façades toutes rongées par le feu, il y a des croisées dont les carreaux ne sont pas cassés. Dans les arrière-cours où pleuvait la braise, des tas de fumier n’ont pas pris feu. Çà et là les poutres d’un plafond, restées à claire-voie et se découpant noires sur le ciel, ressemblent aux côtes d’un squelette. Des touffes d’herbe dans des coins sont restées vertes. — On a commencé la reconstruction. La souscription marche ; le prince Henri des Pays-Bas, vice-roi du Luxembourg, a dit : Je dois donner le double de Victor Hugo ; et il a donné 600 francs.

24 Juillet. — Le curé de Vianden a dit hier dimanche en chaire : Le diable avait sur la terre trois religions, les Luthéristes, les Calvinistes et les Jansénistes. Maintenant il en a une quatrième, les Hugonistes.

Ce curé est un vieux brave homme qui possède la seule oie qu’il y ait dans Vianden. Il va dans les rues avec elle. Ils sont inséparables ; tantôt l’oie suit le curé, tantôt le curé suit l’oie.

 

 

L’Année terrible (1872)

 

A QUI LA FAUTE

 

Tu viens d’incendier la Bibliothèque ?

– Oui, j’ai mis le feu là.

– Mais, c’est un crime inouï !
Crime commis par toi contre toi-même, infâme !
Mais tu viens de tuer le rayon de ton âme !
C’est ton propre flambeau que tu viens de souffler !
Ce que ta rage impie et folle ose brûler,
C’est ton bien, ton trésor, ta dot, ton héritage !
Le livre, hostile au maître, est à ton avantage.
Le livre a toujours pris fait et cause pour toi.
Une bibliothèque est un acte de foi
Des générations ténébreuses encore
Qui rendent dans la nuit témoignage à l’aurore.
Quoi ! dans ce vénérable amas des vérités,
Dans ces chefs d’œuvre pleins de foudre et de clartés,
Dans ce tombeau des temps devenu répertoire,
Dans les siècles, dans l’homme antique, dans l’histoire

Dans le passé, leçon qu’épelle l’avenir,
Dans ce qui commença pour ne jamais finir,
Dans le divin monceau  des Eshyles terribles,
Dans Homères, des Jobs, debout sur l’ horizon,
Dans Molière, Voltaire, et Kant, dans la raison,
Tu jettes, misérable, une torche enflammée !
De tout l’esprit humain tu fais de la fumée !
As-tu donc oublié que ton libérateur,
C’est le livre ? Le livre est là sur la hauteur ;
Il luit parce qu’il brille et qu’il les illumine.
Il détruit l’échafaud, la guerre, la famine ;
Il parle, plus d’esclave, et plus de paria.
Ouvre un livre, Platon, Milton, Beccaria ;
Lis ces prophètes, Dante, ou Shakespeare, ou Corneille ;
L’âme immense qu’ils ont en eux, en toi s’éveille ;
Ébloui, tu te sens le même homme qu’eux tous ;
Tu deviens en lisant grave, pensif et doux ;
Tu sens dans ton esprit tous ces grands hommes croître,
Ils t’enseignent ainsi que l’aube éclaire un cloître ;
A mesure qu’il plonge en ton cœur plus avant,
Leur chaud rayon t’apaise et te fait plus vivant ;

Ton âme interrogée est prête à leur répondre ;
Tu te reconnais bon, puis meilleur ; tu sens fondre,
Comme la neige au feu, ton orgueil, tes fureurs,
Le mal, les préjugés, les rois, les empereurs !
Car la science en l’homme arrive la première.
Puis vient la liberté. Toute cette lumière,
C’est à toi, comprends donc, et c’est toi qui l’éteins !
Les buts rêvés par toi sont par le livre atteints !
Le livre en ta pensée entre, il défait en elle
Les liens que l’erreur à la vérité mêle,
Car toute conscience est un nœud gordien.
Il est ton médecin, ton guide, ton gardien.
Ta haine, il la guérit ; ta démence, il le l’ôte.
Voilà ce que tu perds, hélas, et par ta faute !
Le livre est ta richesse à toi ! c’est le savoir,
Le droit, la vérité, la vertu, le devoir,
Le progrès, la raison dissipant tout délire.
Et tu détruis cela toi !

– Je ne sais pas lire.

Victor Hugo