Sur les pas de Marius au Luxembourg

Promenade Victor Hugo

20 mai 2019

 

 Corpus des textes que la promenade va concrétiser et réciproquement illustrer de façon à monter avec quelle rigueur mathématique Hugo a construit le cadre de sa fiction tout en lui donnant le charme poétique de ses plus beaux souvenirs d’enfance et de jeunesse. Car suivre Marius, comme nous allons le faire, c’est évidemment suivre Hugo qui a habité ce quartier pendant 28 ans jusqu’à ce qu’il quitte le 11 rue Notre-Dame-des-Champs, en 1830, en raison du tapage que la préparation de la bataille d’Hernani avait occasionné et qui indisposait ses voisins…

En gras, les indications topographiques qui permettent de situer l’action.

Les plans sont en fin de dossier.

 

1- Lycée Luca de Nehou : Les Feuillantines 

 

(Du jardin du couvent des Feuillantines où Hugo a passé les plus belles années de son enfance, il ne reste plus rien qu’une plaque commémorative au 10 rue des Feuillantines, à côté du lycée Lucas-de-Nehou et surtout de nombreux textes, poèmes et proses, qui ont immortalisé ce qui deviendra sous la plume de Baudelaire , « le vert paradis des amours enfantines », paradigme de toutes les nostalgies des enfances heureuses. Victor Hugo était très attaché à ce lieu, lui qui demandait au préfet de la Seine, le 22 mars 1881, de « faire grâce aux Feuillantines », menacées de définitivement disparaître de la mémoire de Paris si la rue était débaptisée.)

Les Rayons et les Ombres (1840) : « Ce qui se passait aux Feuillantines vers 1813 »

J'eus dans ma blonde enfance, hélas ! trop éphémère,

Trois maîtres : - un jardin, un vieux prêtre et ma mère.

 

Le jardin était grand, profond, mystérieux,

Fermé par de hauts murs aux regards curieux,

Semé de fleurs s'ouvrant ainsi que les paupières,

Et d'insectes vermeils qui couraient sur les pierres ;

Plein de bourdonnements et de confuses voix ;

Au milieu, presque un champ, dans le fond, presque un bois.

Le prêtre, tout nourri de Tacite et d'Homère,

Etait un doux vieillard. Ma mère - était ma mère !

………………

 

L’Année terrible (1872) : « Une bombe aux Feuillantines »

L'homme que tout à l'heure effleura ta morsure,

S'était assis pensif au coin d'une masure.

Ses yeux cherchaient dans l'ombre un rêve qui brilla ;

Il songeait ; il avait, tout petit, joué là ;

Le passé devant lui, plein de voix enfantines,

Apparaissait ; c'est là qu'étaient les Feuillantines ;

Ton tonnerre idiot foudroie un paradis.

Oh ! que c'était charmant ! comme on riait jadis !

Vieillir, c'est regarder une clarté décrue.

Un jardin verdissait où passe cette rue.

L'obus achève, hélas, ce qu'a fait le pavé.

Ici les passereaux pillaient le sénevé,

Et les petits oiseaux se cherchaient des querelles ;

Les lueurs de ce bois étaient surnaturelles ;

Que d'arbres ! quel air pur dans les rameaux tremblants !

On fut la tête blonde, on a des cheveux blancs ;

On fut une espérance et l'on est un fantôme.

 

Oh ! comme on était jeune à l'ombre du vieux dôme !

Maintenant on est vieux comme lui. Le voilà.

Ce passant rêve. Ici son âme s'envola

Chantante, et c'est ici qu'à ses vagues prunelles

Apparurent des fleurs qui semblaient éternelles.

Ici la vie était de la lumière ; ici

Marchait, sous le feuillage en avril épaissi,

Sa mère qu'il tenait par un pan de sa robe.

Souvenirs ! comme tout brusquement se dérobe !

L'aube ouvrant sa corolle à ses regards a lui

Dans ce ciel où flamboie en ce moment sur lui

L'épanouissement effroyable des bombes.

Ô l'ineffable aurore où volaient des colombes !

Cet homme, que voici lugubre, était joyeux.

Mille éblouissements émerveillaient ses yeux.

Printemps ! en ce jardin abondaient les pervenches,

Les roses, et des tas de pâquerettes blanches

Qui toutes semblaient rire au soleil se chauffant,

Et lui-même était fleur, puisqu'il était enfant.

(Janvier, VI)

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2 - a, Des Feuillantines à Saint-Jacques-du Haut-Pas

 

Mise en perspective des poèmes consacrés aux Feuillantines. L’ombre du général Victor Lahorie, parrain de Victor Hugo dans Actes et Paroles, I (1875) :

 

Au commencement de ce siècle, un enfant habitait, dans le quartier le plus désert de Paris, une grande maison qu’entourait et qu’isolait un grand jardin. Cette maison s’était appelée, avant la révolution, le couvent des Feuillantines. Cet enfant vivait là seul, avec sa mère et ses deux frères et un vieux prêtre, ancien oratorien, encore tout tremblant de 93, digne vieillard persécuté jadis et indulgent maintenant, qui était leur clément précepteur, et qui leur enseignait beaucoup de latin, un peu de grec et pas du tout d’histoire. Au fond du jardin, il y avait de très grands arbres qui cachaient une ancienne chapelle à demi ruinée. Il était défendu aux enfants d’aller jusqu’à cette chapelle. Aujourd’hui ces arbres, cette chapelle et cette maison ont disparu. Les embellissements qui ont sévi sur le jardin du Luxembourg se sont prolongés jusqu’au Val-de-Grâce et ont détruit cette humble oasis. Une grande rue assez inutile passe là. Il ne reste plus des Feuillantines qu’un peu d’herbe et un pan de mur décrépit encore visible entre deux hautes bâtisses neuves ; mais cela ne vaut plus la peine d’être regardé, si ce n’est par l’œil profond du souvenir. En janvier 1871, une bombe prussienne a choisi ce coin de terre pour y tomber, continuation des embellissements, et M. de Bismarck a achevé ce qu’avait commencé M. Haussmann. C’est dans cette maison que grandissaient sous le premier empire les trois jeunes frères. Ils jouaient et travaillaient ensemble, ébauchant la vie, ignorant la destinée, enfances mêlées au printemps, attentifs aux livres, aux arbres, aux nuages, écoutant le vague et tumultueux conseil des oiseaux, surveillés par un doux sourire. Sois bénie, ô ma mère !

On voyait sur les murs, parmi les espaliers vermoulus et décloués, des vestiges de reposoirs, des niches de madones, des restes de croix, et çà et là cette inscription : Propriété nationale.

[…]

Un soir, ce devait être vers 1809, mon père était en Espagne, quelques visiteurs étaient venus voir ma mère, événement rare aux Feuillantines. On se promenait dans le jardin ; mes frères étaient restés à l’écart. Ces visiteurs étaient trois camarades de mon père ; ils venaient apporter ou demander de ses nouvelles ; ces hommes étaient de haute taille : je les suivais, j’ai toujours aimé la compagnie des grands ; c’est ce qui, plus tard, m’a rendu facile un long tête-à-tête avec l’océan.

[…]

Victor Fanneau de Lahorie était un gentilhomme breton rallié à la république. Il était l’ami de Moreau, breton aussi. En Vendée, Lahorie connut mon père, plus jeune que lui de vingt-cinq ans. Plus tard, il fut son ancien à l’armée du Rhin ; il se noua entre eux une de ces fraternités d’armes qui font qu’on donne sa vie l’un pour l’autre. En 1801 Lahorie fut impliqué dans la conspiration de Moreau contre Bonaparte. Il fut proscrit, sa tête fut mise à prix, il n’avait pas d’asile ; mon père lui ouvrit sa maison ; la vieille chapelle des Feuillantines, ruine, était bonne à protéger cette autre ruine, un vaincu. Lahorie accepta l’asile comme il l’eût offert, simplement ; et il vécut dans cette ombre, caché.

[…]

Nous allâmes rejoindre mon père en Espagne. Puis nous revînmes aux Feuillantines. Un soir d’octobre 1812, je passais, donnant la main à ma mère, devant l’église Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Une grande affiche blanche était placardée sur une des colonnes du portail, celle de droite ; je vais quelquefois revoir cette colonne. Les passants regardaient obliquement cette affiche, semblaient en avoir un peu peur, et, après l’avoir entrevue, doublaient le pas. Ma mère s’arrêta, et me dit : Lis. Je lus. Je lus ceci : « — Empire français. — Par sentence du premier conseil de guerre, ont été fusillés en plaine de Grenelle, pour crime de conspiration contre l’empire et l’empereur, les trois ex-généraux Malet, Guidal et Lahorie. »

Tel est le fantôme que j’aperçois dans les profondeurs de mon enfance.

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2 - b, Saint-Jacques du Haut-Pas dans Les Misérables

 

Jondrette/Thénardier a fait porter par Eponine à “ l’adresse du monsieur bienfaisant de l’église Saint-Jacques-du-Haut-Pas ” une demande d’aide signée Fabantou, artiste dramatique. Il reconnaît dans le paroissien venu avec sa fille lui apporter un paquet de hardes neuves, le “ donneur de poupées ” et “ voleur d’enfants ” qui, jadis lui a ravi “ l’enfant de la Fantine, l’Alouette ” et décide de lui tendre un “ guet-apens ”. D’où la scène du chapitre qui porte ce titre et où il dévoile sa véritable identité : Thénardier. Marius qui assiste à la scène par le “ judas de la providence ” y découvre en même temps le sauveur de son père et le sobriquet, l’Alouette, donné jadis à Montfermeil par les gens du pays à celle en qui il a reconnu son Ursule.

La référence précise à l’église Saint-Jacques-du-Haut-Pas est autobiographique. La première maison  des Hugo était au 250, rue Saint-Jacques (à côté ou en face ?), avant le couvent des Feuillantines. Le choix de Saint-Jacques-du-Haut-Pas n’est peut-être pas très rigoureux au plan du découpage paroissial : Jean Valjean habitant rue de l’Ouest devait dépendre de Notre-Dame-des-Champs, mais il détermine rigoureusement son comportement et le décryptage qu’en fait Thénardier qui persifle sur le “ bienfaisant ” monsieur et sur le “ philanthrope ”.

A l’époque de la fiction, Saint-Jacques-du-Haut-Pas est la paroisse des misérables, de même que la Bourbe (l’ancien couvent de Port-Royal) toute proche est la maternité des filles perdues.

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3- Rue Saint-Dominique-d’Enfer, n° 17, actuelle rue Royer-Collard.

 

Thénardier a reconnu Cosette et Jean Valjean dont il ne connaît pas la véritable identité. Il décide de lui tendre un guet-apens au cours duquel, il veut lui extorquer son adresse pour pouvoir enlever Cosette et demander une rançon au « riche paroissien ». Jean Valjean, surnommé M. Leblanc par Marius, donne une fausse adresse : Rue Saint-Dominique-d’Enfer, n° 17. La demeure devait être à peu près à l’angle de la rue d’Enfer-Saint-Michel, au niveau des numéros 73-79 actuels du bd Saint-Michel, et de la rue Saint-Dominique-d’Enfer. Un petit hôtel particulier, se trouve derrière la façade de l’immeuble haussmannien du 79 et s’étend jusqu’au cul-de-sac Saint-Dominique (actuelle impasse Royer-Collard) Il pouvait avoir une entrée rue Saint-Dominique-d’Enfer au 17 bien que l’immeuble actuel (fin XIXe siècle) n’ait pas de porte cochère : on y pénètre par le 73, bd Saint-Michel.

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4 - De la porte Royer-Collard à la rue de l’Ouest :  la traversée du Luxembourg, cadre de la rencontre de Cosette et de Marius :

 

En 1817, les quatre étudiants ont invité leurs maîtresses chez Bombarda avant de les abandonner. Improvisation de Tholomyès, père de Cosette. Première évocation du Luxembourg :

 

– A bas la sagesse! oubliez tout ce que j'ai dit. Ne soyons ni prudes, ni prudents, ni prud'hommes. Je porte un toast à l'allégresse; soyons allègres! Complétons notre cours de droit par la folie et la nourriture. Indigestion et Digeste. Que Justinien soit le mâle et que Ripaille soit la femelle! Joie dans les profondeurs! Vis, ô création! Le monde est un gros diamant. Je suis heureux. Les oiseaux sont étonnants. Quelle fête partout! Le rossignol est un Elleviou gratis. Eté, je te salue. O Luxembourg! ô Géorgiques de la rue Madame et de l'Allée de l'Observatoire! ô pioupious rêveurs! ô toutes ces bonnes charmantes qui, tout en gardant des enfants, s'amusent à en ébaucher! Les pampas de l'Amérique me plairaient, si je n'avais les arcades de l'Odéon. Mon âme s'envole dans les forêts vierges et dans les savanes. Tout est beau. Les mouches bourdonnent dans les rayons. Le soleil a éternué le colibri. 

[I, 3, 7. Sagesse de Tholomyès]

 

Le Luxembourg au moment de la fiction (6 juin 832) :

 

Il y avait en ce moment-là même dans le jardin du Luxembourg, – car le regard du drame doit être présent partout, – deux enfants qui se tenaient par la main. L'un pouvait avoir sept ans, l'autre cinq. La pluie les ayant mouillés, ils marchaient dans les allées du côté du soleil; l'aîné conduisait le petit; ils étaient en haillons et pâles; ils avaient un air d'oiseaux fauves. Le plus petit disait : J'ai bien faim.

L'aîné, déjà un peu protecteur, conduisait son frère de la main gauche et avait une baguette dans sa main droite.

Ils étaient seuls dans le jardin. Le jardin était désert, les grilles étaient fermées par mesure de police à cause de l'insurrection. Les troupes qui y avaient bivouaqué en étaient sorties pour les besoins du combat.

Comment ces enfants étaient-ils là? Peut-être s'étaient-ils évadés de quelque corps de garde entrebâillé; peut-être aux environs, à la barrière d'Enfer, ou sur l'esplanade de l'Observatoire, ou dans le carrefour voisin dominé par le fronton où on lit : invenerunt parvulum pannis involutum, y avait-il quelque baraque de saltimbanques dont ils s'étaient enfuis; peut-être avaient-ils, la veille au soir, trompé l’œil des inspecteurs du jardin à l'heure de la clôture, et avaient-ils passé la nuit dans quelqu'une de ces guérites où on lit les journaux? Le fait est qu'ils étaient errants et qu'ils semblaient libres. Etre errant et sembler libre, c'est être perdu. Ces pauvres petits étaient perdus en effet.

[…]

 Le 6 juin 1832, vers onze heures du matin, le Luxembourg, solitaire et dépeuplé, était charmant. Les quinconces et les parterres s'envoyaient dans la lumière des baumes et des éblouissements. Les branches, folles à la clarté de midi, semblaient chercher à s'embrasser. Il y avait dans les sycomores un tintamarre de fauvettes, les passereaux triomphaient, les pique-bois grimpaient le long des marronniers en donnant de petits coups de bec dans les trous de l'écorce. Les plates-bandes acceptaient la royauté légitime des lys; le plus auguste des parfums, c'est celui qui sort de la blancheur. On respirait l'odeur poivrée des oeillets. Les vieilles corneilles de Marie de Médicis étaient amoureuses dans les grands arbres. Le soleil dorait, empourprait et allumait les tulipes, qui ne sont autre chose que toutes les variétés de la flamme, faites fleurs. Tout autour des bancs de tulipes tourbillonnaient les abeilles, étincelles de ces fleurs flammes. Tout était grâce et gaîté, même la pluie prochaine; cette récidive, dont les muguets et les chèvrefeuilles devaient profiter, n'avait rien d'inquiétant; les hirondelles faisaient la charmante menace de voler bas. Qui était là aspirait du bonheur; la vie sentait bon; toute cette nature exhalait la candeur, le secours, l'assistance, la paternité, la caresse, l'aurore. Les pensées qui tombaient du ciel étaient douces comme une petite main d'enfant qu'on baise.

Les statues sous les arbres, nues et blanches, avaient des robes d'ombre trouées de lumière; ces déesses étaient toutes déguenillées de soleil; il leur pendait des rayons de tous les côtés. Autour du grand bassin, la terre était déjà séchée au point d'être presque brûlée. Il faisait assez de vent pour soulever çà et là de petites émeutes de poussière. Quelques feuilles jaunes, restées du dernier automne, se poursuivaient joyeusement, et semblaient gaminer.

L'abondance de la clarté avait on ne sait quoi de rassurant. Vie, sève, chaleur, effluves, débordaient; on sentait sous la création l'énormité de la source; dans tous ces souffles pénétrés d'amour, dans ce va-et-vient de réverbérations et de reflets, dans cette prodigieuse dépense de rayons, dans ce versement indéfini d'or fluide, on sentait la prodigalité de l'inépuisable; et, derrière cette splendeur comme derrière un rideau de flamme, on entrevoyait Dieu, ce millionnaire d'étoiles […]. Toute l'harmonie de la saison s'accomplissait dans un gracieux ensemble; les entrées et les sorties du printemps avaient lieu dans l'ordre voulu; les lilas finissaient, les jasmins commençaient; quelques fleurs étaient attardées, quelques insectes en avance; l'avant-garde des papillons rouges de juin fraternisait avec l'arrière-garde des papillons blancs de mai. Les platanes faisaient peau neuve. La brise creusait des ondulations dans l'énormité magnifique des marronniers. C'était splendide…

Toute la nature déjeunait; la création était à table; c'était l'heure; la grande nappe bleue était mise au ciel et la grande nappe verte sur la terre; le soleil éclairait à giorno. Dieu servait le repas universel. Chaque être avait sa pâture ou sa pâtée. Le ramier trouvait du chènevis, le pinson trouvait du millet, le chardonneret trouvait du mouron, le rouge-gorge trouvait des vers, l'abeille trouvait des fleurs, la mouche trouvait des infusoires, le verdier trouvait des mouches. On se mangeait bien un peu les uns les autres, ce qui est le mystère du mal mêlé au bien; mais pas une bête n'avait l'estomac vide.

Les deux petits abandonnés étaient parvenus près du grand bassin, et, un peu troublés par toute cette lumière, ils tâchaient de se cacher, instinct du pauvre et du faible devant la magnificence, même impersonnelle; et ils se tenaient derrière la baraque des cygnes.

Çà et là, par intervalles, quand le vent donnait, on entendait confusément des cris, une rumeur, des espèces de râles tumultueux qui étaient des fusillades, et des frappements sourds qui étaient des coups de canon. Il y avait de la fumée au-dessus des toits du côté des halles. Une cloche, qui avait l'air d'appeler, sonnait au loin.

Ces enfants ne semblaient pas percevoir ces bruits. Le petit répétait de temps en temps à demi-voix : J'ai faim.

Presque au même instant que les deux enfants, un autre couple s'approchait du grand bassin. C'était un bonhomme de cinquante ans qui menait par la main un bonhomme de six ans. Sans doute le père avec son fils. Le bonhomme de six ans tenait une grosse brioche.

A cette époque, de certaines maisons riveraines, rue Madame et rue d'Enfer, avaient une clef du Luxembourg dont jouissaient les locataires quand les grilles étaient fermées, tolérance supprimée depuis. Ce père et ce fils sortaient sans doute d'une de ces maisons-là.

Les deux petits pauvres regardèrent venir ce «monsieur», et se cachèrent un peu plus.

Celui-ci était un bourgeois… L'enfant, avec sa brioche mordue qu'il n'achevait pas, semblait gavé. L'enfant était vêtu en garde national à cause de l'émeute, et le père était resté habillé en bourgeois à cause de la prudence.

Le père et le fils s'étaient arrêtés près du bassin où s'ébattaient les deux cygnes. Ce bourgeois paraissait avoir pour les cygnes une admiration spéciale. Il leur ressemblait en ce sens qu'il marchait comme eux.

Pour l'instant les cygnes nageaient, ce qui est leur talent principal, et ils étaient superbes.

( l’enfant ne veut plus de sa brioche et le père pour qu’elle ne se perde pas la donne aux cygnes devant les petits affamés)

Cependant, en même temps que les cygnes, les deux petits errants s'étaient approchés de la brioche. Elle flottait sur l'eau. Le plus petit regardait le gâteau, le plus grand regardait le bourgeois qui s'en allait.

Le père et le fils entrèrent dans le labyrinthe d'allées qui mène au grand escalier du massif d'arbres du côté de la rue Madame.

Dès qu'ils ne furent plus en vue, l'aîné se coucha vivement à plat ventre sur le rebord arrondi du bassin, et, s'y cramponnant de la main gauche, penché sur l'eau, presque prêt à y tomber, étendit avec sa main droite sa baguette vers le gâteau. Les cygnes, voyant l'ennemi, se hâtèrent, et en se hâtant firent un effet de poitrail utile au petit pêcheur; l'eau devant les cygnes reflua, et l'une de ces molles ondulations concentriques poussa doucement la brioche vers la baguette de l'enfant. Comme les cygnes arrivaient, la baguette toucha le gâteau. L'enfant donna un coup vif, ramena la brioche, effraya les cygnes, saisit le gâteau, et se redressa. Le gâteau était mouillé; mais ils avaient faim et soif. L'aîné fit deux parts de la brioche, une grosse et une petite, prit la petite pour lui, donna la grosse à son petit frère, et lui dit :

Colle-toi ça dans le fusil.

[V, 1, 16. Comment de frère on devient père]

 

Portrait de Marius et première rencontre vers 1828. Cosette a 13-14 ans.

 

Marius à cette époque était un beau jeune homme de moyenne taille, avec d’épais cheveux très noirs, un front haut et intelligent, les narines ouvertes et passionnées, l’air sincère et calme, et sur tout son visage je ne sais quoi qui était hautain, pensif et innocent […].

Depuis plus d’un an, Marius remarquait dans une allée déserte du Luxembourg, l’allée qui longe le parapet de la Pépinière, un homme et une toute jeune fille presque toujours assis côte à côte sur le même banc, à l’extrémité la plus solitaire de l’allée, du côté de la rue de l’Ouest. Chaque fois que ce hasard qui se mêle aux promenades des gens dont l’œil est retourné en dedans, amenait Marius dans cette allée, et c’était presque tous les jours, il y retrouvait ce couple. L’homme pouvait avoir une soixantaine d’années ; il paraissait triste et sérieux ; toute sa personne offrait cet aspect robuste et fatigué des gens de guerre retirés du service… La première fois que la jeune fille qui l’accompagnait vint s’asseoir avec lui sur le banc qu’ils semblaient avoir adopté, c’était une façon de fille de treize ou quatorze ans, maigre, au point d’en être presque laide, gauche, insignifiante, et qui promettait peut-être d’avoir d’assez beaux yeux. Seulement ils étaient toujours levés avec une sorte d’assurance déplaisante. Elle avait cette mise à la fois vieille et enfantine des pensionnaires de couvent ; une robe mal coupée de gros mérinos noir. Ils avaient l’air du père et de la fille.

[…]

Frappé uniquement de la robe de la petite et des cheveux du vieux, [Courfeyrac] avait appelé la fille mademoiselle Lanoire et le père monsieur Leblanc, si bien que, personne ne les connaissant d’ailleurs, en l’absence du nom, le surnom avait fait loi. Les étudiants disaient : — Ah ! monsieur Leblanc est à son banc ! et Marius, comme les autres, avait trouvé commode d’appeler ce monsieur inconnu M. Leblanc.

Nous ferons comme eux, et nous dirons M. Leblanc pour la facilité de ce récit.

 [III, 6, 1 — Le sobriquet, mode de formation des noms de famille]

 

En  1831, Cosette a 15 ans et s'est métamorphosée :

 

La seconde année, précisément au point de cette histoire où le lecteur est parvenu, il arriva que cette habitude du Luxembourg s’interrompit, sans que Marius sût trop pourquoi lui-même, et qu’il fut près de six mois sans mettre les pieds dans son allée. Un jour enfin il y retourna. C’était par une sereine matinée d’été, Marius était joyeux comme on l’est quand il fait beau. Il lui semblait qu’il avait dans le cœur tous les chants d’oiseaux qu’il entendait et tous les morceaux de ciel bleu qu’il voyait à travers les feuilles des arbres.

Il alla droit à « son allée », et, quand il fut au bout, il aperçut, toujours sur le même banc, ce couple connu. Seulement, quand il approcha, c’était bien le même homme ; mais il lui parut que ce n’était plus la même fille. La personne qu’il voyait maintenant était une grande et belle créature ayant toutes les formes les plus charmantes de la femme à ce moment précis où elles se combinent encore avec toutes les grâces les plus naïves de l’enfant ; moment fugitif et pur que peuvent seuls traduire ces deux mots : quinze ans.

[…]

Dans le premier moment, Marius pensa que c’était une autre fille du même homme, une sœur.

Et puis ce n’était plus la pensionnaire avec son chapeau de peluche, sa robe de mérinos, ses souliers d’écolier et ses mains rouges ; le goût lui était venu avec la beauté ; c’était une personne bien mise avec une sorte d’élégance simple et riche et sans manière… Quand on passait près d’elle, toute sa toilette exhalait un parfum jeune et pénétrant.

Quant à l’homme, il était toujours le même.

La seconde fois que Marius arriva près d’elle, la jeune fille leva les paupières. Ses yeux étaient d’un bleu céleste et profond, mais dans cet azur voilé il n’y avait encore que le regard d’un enfant. Elle regarda Marius avec indifférence, comme elle eût regardé le marmot qui courait sous les sycomores, ou le vase de marbre qui faisait de l’ombre sur le banc ; et Marius de son côté continua sa promenade en pensant à autre chose.

[III, 6, 2 — Lux facta est]

 

Le coup de foudre :

Un jour, l’air était tiède, le Luxembourg était inondé d’ombre et de soleil, le ciel était pur comme si les anges l’eussent lavé le matin, les passereaux poussaient de petits cris dans les profondeurs des marronniers. Marius avait ouvert toute son âme à la nature, il ne pensait à rien, il vivait et il respirait, il passa près de ce banc, la jeune fille leva les yeux sur lui, leurs deux regards se rencontrèrent.

Qu’y avait-il cette fois dans le regard de la jeune fille ? Marius n’eût pu le dire. Il n’y avait rien et il y avait tout. Ce fut un étrange éclair.

Elle baissa les yeux, et il continua son chemin.

Ce qu’il venait de voir, ce n’était pas l’œil ingénu et simple d’un enfant, c’était un gouffre mystérieux qui s’était entr’ouvert, puis brusquement refermé.

[III, 6, 3 — Effet de printemps]

 

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5- La rue de l’Ouest et la véritable adresse de Jean-Valjean, le 47 rue d’Assas actuel

 

(Les chapitres suivants décrivent les approches timides et le manège de Marius autour du banc où sont assis "M. Leblanc" et Cosette jusqu'à leur départ de la rue de l'Ouest pour la maison de la rue Plumet) :

 

Il avait fait une première faute : tomber dans l’embûche du banc du Gladiateur. Il en avait fait une seconde : ne pas rester au Luxembourg quand M. Leblanc y venait seul. Il en fit une troisième. Immense. Il suivit « Ursule ».

Elle demeurait rue de l’Ouest, à l’endroit le moins fréquenté, dans une maison neuve à trois étages d’apparence modeste.

À partir de ce moment, Marius ajouta à son bonheur de la voir au Luxembourg le bonheur de la suivre jusque chez elle.

[…]

Le lendemain M. Leblanc et sa fille ne firent au Luxembourg qu’une courte apparition. Ils s’en allèrent qu’il faisait grand jour. Marius les suivit rue de l’Ouest comme il en avait pris l’habitude. En arrivant à la porte cochère, M. Leblanc fit passer sa fille devant, puis s’arrêta avant de franchir le seuil, se retourna et regarda Marius fixement.

Le jour d’après, ils ne vinrent pas au Luxembourg ; Marius attendit en vain toute la journée.

À la nuit tombée, il alla rue de l’Ouest, et vit de la lumière aux fenêtres du troisième. Il se promena sous ces fenêtres jusqu’à ce que cette lumière fût éteinte.

Le jour suivant, personne au Luxembourg. Marius attendit tout le jour, puis alla faire sa faction de nuit sous les croisées. Cela le conduisait jusqu’à dix heures du soir. Son dîner devenait ce qu’il pouvait. La fièvre nourrit le malade et l’amour l’amoureux.

Il se passa huit jours de la sorte. M. Leblanc et sa fille ne paraissaient plus au Luxembourg. Marius faisait des conjectures tristes ; il n’osait guetter la porte cochère pendant le jour. Il se contentait d’aller à la nuit contempler la clarté rougeâtre des vitres. Il y voyait par moment passer des ombres, et le cœur lui battait.

Le huitième jour, quand il arriva sous les fenêtres, il n’y avait pas de lumière. — Tiens ! dit-il, la lampe n’est pas encore allumée. Il fait nuit pourtant. Est-ce qu’ils seraient sortis ? Il attendit jusqu’à dix heures. Jusqu’à minuit. Jusqu’à une heure du matin. Aucune lumière ne s’alluma aux fenêtres du troisième étage et personne ne rentra dans la maison. Il s’en alla très sombre.

Le lendemain, — car il ne vivait que de lendemains en lendemains, il n’y avait, pour ainsi dire, plus d’aujourd’hui pour lui, — le lendemain il ne trouva personne au Luxembourg, il s’y attendait ; à la brune, il alla à la maison. Aucune lueur aux fenêtres ; les persiennes étaient fermées ; le troisième était tout noir.

Marius frappa à la porte cochère, entra et dit au portier :

— Le monsieur du troisième ?

— Déménagé, répondit le portier.

 [III, 6, 9 — Éclipse]

 

La rencontre vue par Cosette. Elle vient de prendre conscience qu'elle est jolie et change radicalement de toilette : "Ce fut à cette époque que Marius, après six mois écoulés, la revit au Luxembourg" :

 

Le jour où leurs yeux se rencontrèrent et se dirent enfin brusquement ces premières choses obscures et ineffables que le regard balbutie, Cosette ne comprit pas d’abord. Elle rentra pensive à la maison de la rue de l’Ouest où Jean Valjean, selon son habitude, était venu passer six semaines. Le lendemain, en s’éveillant, elle songea à ce jeune homme inconnu, si longtemps indifférent et glacé, qui semblait maintenant faire attention à elle, et il ne lui sembla pas le moins du monde que cette attention lui fût agréable. Elle avait plutôt un peu de colère contre ce beau dédaigneux. Un fond de guerre remua en elle. Il lui sembla, et elle en éprouvait une joie encore tout enfantine, qu’elle allait enfin se venger.

[…]

On se rappelle les hésitations de Marius, ses palpitations, ses terreurs. Il restait sur son banc et n’approchait pas. Ce qui dépitait Cosette. Un jour elle dit à Jean Valjean : —— Père, promenons-nous donc un peu de ce côté-là. —— Voyant que Marius ne venait point à elle, elle alla à lui. En pareil cas, toute femme ressemble à Mahomet…

Ce jour-là, le regard de Cosette rendit Marius fou, le regard de Marius rendit Cosette tremblante. Marius s’en alla confiant, et Cosette inquiète. À partir de ce jour, ils s’adorèrent.

[…]

Elle attendait tous les jours l’heure de la promenade avec impatience, elle y trouvait Marius, se sentait indiciblement heureuse, et croyait sincèrement exprimer toute sa pensée en disant à Jean Valjean : —— Quel délicieux jardin que le Luxembourg !

Marius et Cosette étaient dans la nuit l’un pour l’autre. Ils ne se parlaient pas, ils ne se saluaient pas, ils ne se connaissaient pas ; ils se voyaient ; et, comme les astres dans le ciel que des millions de lieues séparent, ils vivaient de se regarder.

[IV, 3, 6 – La bataille commence]

 

L'histoire vue par Jean Valjean :

 

Toutes les situations ont leurs instincts. La vieille et éternelle mère nature avertissait sourdement Jean Valjean de la présence de Marius.…

 […]

Jean Valjean avait commencé contre Marius une sourde guerre que Marius, avec la bêtise sublime de sa passion et de son âge, ne devina point. Jean Valjean lui tendit une foule d’embûches ; il changea d’heures, il changea de banc, il oublia son mouchoir, il vint seul au Luxembourg ; Marius donna tête baissée dans tous les panneaux ; et à tous ces points d’interrogation plantés sur sa route par Jean Valjean, il répondit ingénument oui …

Jean Valjean n’avait pas discontinué les promenades au Luxembourg, ne voulant rien faire de singulier et par-dessus tout redoutant de donner l’éveil à Cosette ; mais pendant ces heures si douces pour les deux amoureux, tandis que Cosette envoyait son sourire à Marius enivré qui ne s’apercevait que de cela et maintenant ne voyait plus rien dans ce monde qu’un radieux visage adoré, Jean Valjean fixait sur Marius des yeux étincelants et terribles …

Quoi ! il était là, cet être ! que venait-il faire ? il venait tourner, flairer, examiner, essayer ! il venait dire : hein ? pourquoi pas ? il venait rôder autour de son bonheur, pour le prendre et l’emporter !

… et je perdrai Cosette, et je perdrai ma vie, ma joie, mon âme, parce qu’il aura plu à un grand niais de venir flâner au Luxembourg !

Alors ses prunelles s’emplissaient d’une clarté lugubre et extraordinaire. Ce n’était plus un homme qui regarde un homme ; ce n’était pas un ennemi qui regarde un ennemi. C’était un dogue qui regarde un voleur.

On sait le reste. Marius continua d’être insensé. Un jour il suivit Cosette rue de l’Ouest, un autre jour il parla au portier. Le portier de son côté parla, et dit à Jean Valjean : — Monsieur, qu’est-ce que c’est donc qu’un jeune homme curieux qui vous a demandé ? — Le lendemain Jean Valjean jeta à Marius ce coup d’œil dont Marius s’aperçut enfin. Huit jours après, Jean Valjean avait déménagé. Il se jura qu’il ne remettrait plus les pieds ni au Luxembourg, ni rue de l’Ouest. Il retourna rue Plumet.

[IV, 3, 7 - À tristesse, tristesse et demie]

 

(Marius finit par retrouver Cosette, et c’est « l’idylle de la rue Plumet »)

Voilà du temps déjà, vous rappelez-vous le jour où vous m’avez regardé ? c’était dans le Luxembourg, près du Gladiateur. Et le jour où vous avez passé devant moi ? C’étaient le 16 juin et le 2 juillet. Il va y avoir un an. Depuis bien longtemps, je ne vous ai plus vue. J’ai demandé à la loueuse de chaises, elle m’a dit qu’elle ne vous voyait plus. Vous demeuriez rue de l’Ouest au troisième sur le devant dans une maison neuve, vous voyez que je sais. Je vous suivais, moi. Qu’est-ce que j’avais à faire ? Et puis vous avez disparu.[IV, 6, 6]

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6 - Le Carrefour de l’Observatoire et la statue du Maréchal Ney.

 

C’est le véritable point de départ de l’histoire de Cosette, née logiquement à la maternité de Paris, la Bourbe, le jour de l’exécution du Maréchal Ney, là où se trouve sa statue qui donne donc sa date de naissance. C’est aussi à cet endroit précis qu’elle arrive à Paris avec Jean Valjean qui l’a enlevée aux Thénardier à Montfermeil.

Enfin, c’est ce carrefour qui met au propre et au figuré le roman en perspective…

 

Hugo 1     

 

 

Hugo 2

Adresse de Jean Valjean, rue de l’Ouest et fausse adresse 17, rue Saint-Dominique d’Enfer

Victor Hugo, 11, rue Notre-Dame-des-Champs